Co-développer des outils publics à l’échelle européenne : leçons tirées de deux ans de collaboration entre la France, l’Allemagne et les Pays-Bas

Publié le lundi 23 mars 2026

Que se passe-t-il quand trois administrations publiques européennes passent de la coordination à la co-construction d'outils numériques ? Depuis 2023, la DINUM (Direction Interministérielle du Numérique en France), son homologue allemande et les Pays-Bas ont relevé ce défi.

Olivier Delteil, spécialisé sur les partenariats et les programmes Européens à la DINUM, tire avec nous dans cet article le bilan après deux ans de faire ensemble plutôt que de faire en parallèle : des logiciels améliorés, des équipes investies, et une gouvernance à imaginer.

De la vision à la mise en œuvre : trouver les bons partenaires

En France, tout commence par une ambition simple, amplifiée depuis 2023 dans la continuité de la (Ouvre une nouvelle fenêtre) stratégie numérique de l'État : doter les agents publics d’outils numériques ouverts, performants et souverains.

Mais la vision de la DINUM ne s’arrête pas aux frontières de l'Hexagone, loin de là ! Dès 2023, l’équipe du Pôle du numérique ouvert, chargé de faire avancer l'open source et les communs numériques dans l’administration identifie un potentiel évident.


« Nous nous sommes rapidement posé la question : si des briques logicielles constitutives d'outils numériques sont utiles en France, elles le sont probablement dans toute l’Europe. Pourquoi réinventer la roue dans chaque pays ? »

Olivier Delteil

  • Partenariats et programmes Européens, Direction Interministérielle du Numérique

La première étape de ce projet de collaboration consiste à trouver des partenaires motivés par la démarche. Au-delà de « simples » signataires d’une déclaration d’intention, de véritables équipes prêtes à mettre les mains dans le produit. Décideurs administratifs, designers, développeuses et développeurs, chefs de produit... Le succès de l'équation repose dans la diversité de ses composantes !

Afin de trouver ses collaborateurs, la DINUM se met en quête d'alliés partageant les mêmes contraintes, les mêmes valeurs, la même envie d’avancer. L’Allemagne co-fonde l’initiative en 2024, rejointe par les Pays-Bas en 2025.

La seconde étape, essentielle à la pérennité de la collaboration, est de trouver un modèle de financement robuste. Celui adopté dans le cadre de la collaboration entre la France, l'Allemagne et les Pays-Bas repose sur deux sources :

Cependant, comme le souligne justement Olivier Delteil, poser le cadre ne suffit pas : « une fois les parties prenantes embarquées, ses modalités définies et le projet acté, s'est posé la question de la meilleure manière de collaborer efficacement. »

Des hackathons pour créer du lien... et du code !

Le choix de l’outil principal de la collaboration se porte alors sur le format du hackathon, comme une véritable méthode de travail éprouvée. L’expérience au cours du projet a en effet montré qu’il vaut mieux réunir des développeurs dans une même salle, plutôt que de laisser chaque partie avancer en parallèle via des visioconférences asynchrones. La co-présence et la durée courte (mais intense) du format crée une dynamique de coopération, doublée d'une capacité de résolution de problèmes accrue, difficilement reproductible en ligne.

L’édition organisée à Paris en 2025, baptisée « (Ouvre une nouvelle fenêtre) Hack Days » illustre l’ambition : 53 équipes venues de 17 pays, mêlant agents publics, académiques, étudiants et entreprises. L’objectif ? Améliorer le code existant sur plusieurs outils de LaSuite, l’enrichir, imaginer de nouveaux usages. Les résultats sont plus que probants : en trois jours, des fonctionnalités concrètes ont émergé.

Le rythme de travail s’organise également autour de ce que les équipes appellent les « défis à 100 jours » : en début d’année, des objectifs précis sont définis, et trois mois plus tard environ, les équipes présentent leurs résultats. Ce cadre temporel structurant oblige à livrer rapidement, quitte à produire des fonctionnalités encore imparfaites mais fonctionnelles, et à sortir de l’incubation permanente qui menace souvent les projets inter-administrations.


« L’approche bottom-up (ascendante) a bien mieux fonctionné que le top-down (descendante). Ce qui est vraiment inhabituel dans une coopération internationale entre gouvernements, c’est que nous produisons du code, pas du papier ni des signatures »

Alexander Smolianitski

  • Head of Open Source Products, ZenDiS (Zentrum für Digitale Souveränität der Öffentlichen Verwaltung, DE)

Docs : un exemple concret de co-développement réussi

Parmi les produits travaillés avec nos voisins européens, (Ouvre une nouvelle fenêtre) LaSuite Docs illustre parfaitement la dynamique à l’œuvre. Il s’agit d’un éditeur de texte collaboratif que les trois pays ont développé sur une base de code commune tout en l’adaptant à leurs besoins propres.

Résultat : une couche technique partagée, représentant un socle stable et auditable, sur lequel chaque pays a construit ses spécificités. Les agents publics français, allemands et néerlandais ont chacun utilisé une version de l’outil déployée dans leur administration, faisant de docs un réel succès.

Le projet n’est cependant pas sans complexité technique. Les « forks » (les dérivations locales du code) se sont multipliés au fil des adaptations. « L’un des défis à venir est précisément de résorber ces divergences pour revenir à une base commune plus propre, capable d’absorber les contributions de chaque équipe sans fragmenter l’écosystème », comme l'explique Olivier Delteil

Les défis culturels et organisationnels : la partie immergée de l’iceberg

La collaboration technique est une chose. Mais la collaboration entre cultures administratives en est une autre ! Au cours du projet, Olivier Delteil a observé à quel point les trois pays engagés avaient des rapports différents à des sujets divers :

Autant de différences qui se manifestent parfois de façon anecdotique : Olivier évoque avec humour l’oubli des bières lors d’un repas commun, manquement culturel impardonnable pour les partenaires allemands et néerlandais ! Mais dans certains cas, ces divergences peuvent aussi s'exprimer à un niveau plus structurel. Synchroniser des équipes qui n’ont pas les mêmes cycles budgétaires, les mêmes chaînes de validation, les mêmes définitions du « produit fini » demande un travail d’harmonisation constant.

La gouvernance est précisément l’un des chantiers les plus ardus. Il n’existe pour l'instant pas de modèle à copier. Tout est à imaginer, et les questions sont nombreuses :

« Ces questions n’ont pas encore de réponses définitives », reconnaît Olivier Delteil avec honnêteté.

Ce qui reste à construire : durabilité, KPIs et autonomie des équipes

Deux ans après le lancement, trois chantiers restent ouverts. Le premier concerne la soutenabilité financière : comment pérenniser ces projets au-delà des financements initiaux ?

Le deuxième chantier touche quand à lui à la mesure de l’impact. Les équipes reconnaissent avoir besoin de KPIs robustes pour évaluer la vitesse de livraison, la qualité des produits et leur adoption réelle. C’est un angle mort classique des projets public-public : sans métriques partagées dès le départ, difficile de rendre compte aux décideurs politiques qui financent sans toujours avoir des éléments chiffrés pour comprendre ce qui se construit.

Le troisième enjeu est organisationnel : laisser suffisamment d’autonomie aux équipes techniques pour qu’elles travaillent efficacement, sans les noyer dans des réunions de coordination. C’est la tension permanente de tout projet inter-institutionnel : la confiance accordée aux équipes est précisément ce qui les rend productives. « La liberté opérationnelle est une condition de la performance, pas un luxe », rappelle Olivier Delteil

Bonne nouvelle : (Ouvre une nouvelle fenêtre) l'EDIC Digital Commons, un consortium européen mis en place par la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Italie et le Luxembourg, pour soutenir et accélérer le développement de communs à l'échelle européenne, devrait à terme fournir un cadre plus formel à cette coopération, en lien avec la Commission européenne.


« Avec l’EDIC Digital Commons (European Digital Infrastructure Consortium), nous sommes en train de construire quelque chose de vraiment nouveau : une organisation multinationale open source. C’est un concept complètement inédit, et cela signifie que des questions très complexes sur la gouvernance surgissent en temps réel. »

Boris van Hoytema

  • Open Source Program Office Lead, Ministère de l'intérieur des Pays-Bas

Une leçon universelle : le code est un langage commun qui dépasse les frontières

Ce que cette aventure démontre, c’est qu’il est possible de faire travailler ensemble des administrations publiques de différents pays sur des logiciels partagés... Mais à condition d’accepter que cela demande autant de travail humain que de travail technique. L’outil ne suffit pas ; la confiance mutuelle, la tolérance aux frictions culturelles et la capacité à pivoter quand un produit ne convient pas à tous les partenaires sont tout aussi déterminantes.

« Le code est un langage universel qui unit les nations. Ce qui est vraiment satisfaisant, c’est d’en être les architectes et les témoins. »

Alexander Smolianitski, Head of Open Source Products, ZenDiS (Zentrum für Digitale Souveränität der Öffentlichen Verwaltung, DE)